Cet article fait suite aux résultats des dernières élections provinciales du Québec, tenues le 1er octobre 2018, qui ont vu le nouveau parti de droite Coalition Avenir Québec (CAC) l'emporter haut la main sur le traditionnelParti Libéral du Québec (PLQ) au pouvoir depuis 13 ans, de même que la montée en puissance du parti de gauche Québec Solitaire (QS) aux dépends du Parti Québécois (centre gauche) considéré comme un parti indépendantiste.
L’ambiguïté d’une jeunesse solidaire

par Philippe Barbaud

      

       En y regardant de plus près avec le recul du temps, les résultats des dernières élections provinciales sont diversement interprétés par les commentateurs ou commentatrices. Plusieurs ont fait un amalgame des votes acquis au Parti Québécois (PQ) et au parti Québec Solidaire (QS) pour en déduire que « 33% [des Québécois] ont donné leur vote à un parti indépendantiste », cf. Claudette Carbonneau, « Leçons et perspectives pour indépendantistes », Le Devoir, 7 octobre 2018. Ce vote est alors interprété comme une raison d’espérer une convergence politique favorable au projet de notre indépendance nationale. Or rien n’est moins sûr parce que cet amalgame ne se justifie pas.
       Les données que le Directeur général des élections du Québec a rendu publiques sous forme de graphiques réalisés par Le Devoir, cf. « Du chômage à la langue : le vote des Québécois à travers 10 indicateurs », 3 octobre 2018, sont fort instructives en ce qui concerne les caractéristiques sociolinguistiques de l’électorat identifié à chaque parti. L’analyse qui suit, volontairement sommaire pour des raisons pratiques, permet d’étayer l’hypothèse suivante : la prédominance de la jeunesse dans le succès du parti Québec Solidaire ferait en sorte qu’on pourrait se méprendre quant à la motivation profonde de cette base électorale. En réalité, la motivation de la jeunesse solidaire semble être nourrie bien plus par les objectifs sociétaux d’une certaine gauche radicale à la Bernie Sanders que par l’objectif politique traditionnel de l’indépendance du Québec, pourtant revendiqué haut et fort par les ténors et le programme de Québec Solidaire, d’où l’ambiguïté du vote qui a favorisé ce parti. Pour se faire une idée relativement objective de la situation actuelle, il convient de comparer les indicateurs de la performance de l’électorat de ce parti avec celle de l’électorat du Parti Québécois, puisque tous les deux préconisent ouvertement l’indépendance nationale tout en se revendiquant de la social-démocratie.
 
Les faits
       Les dix indicateurs qui caractérisent l’électorat des 125 circonscriptions sont, dans l’ordre : 1) l’anglais ; 2) ni l’anglais ni le français ; 3) les immigrants ; 4) le chômage ; 5) les indiens inscrits ; 6) les minorités visibles ; 7) la voiture ; 8) le long trajet ; 9) les métiers ; 10) les couples avec trois enfants et plus. Par commodité, les indicateurs 7 et 8 ont été exclus de l’analyse en raison de ce qu’ils sont jugés moins pertinents à la définition du profil sociolinguistique de chaque électorat. Par ailleurs, les deux premiers indicateurs sont d’ordre purement linguistique, tandis que les indicateurs 3, 5, 6 et 10 sont d’ordre sociologique. En outre, les indicateurs 4 et 9 sont liés par nature puisque le chômage et le métier relèvent de l’emploi. Ces trois regroupements permettent de mieux cerner le profil sociolinguistique de chaque électorat.
       Dans le tableau suivant, et abstraction faite du nombre d’électeurs, le parti QS et le PQ sont comparés selon que le nombre de circonscriptions le plus élevé se situe dans la tranche supérieure à la moyenne (exprimée en pourcentage ou en nombre) par rapport au nombre total de circonscriptions remportées pour chaque indicateur. Voici ce que ça donne :
 
 
        Ces résultats font état de la nette domination du parti QS sur le PQ pour tous les indicateurs retenus, soit 8, sauf les indicateurs 4, 5 et 9. En ce qui a trait à l’indicateur 4 du chômage, les chiffres révèlent que les partis QS et PQ sont quasiment à égalité dans le succès qu’ils remportent dans presque toutes les circonscriptions à fort taux de chômage qu’ils ont conservées ou gagnées. En outre, ils révèlent que le PQ est plus populaire que le parti QS dans les circonscriptions où les Indiens inscrits sont plus nombreux. Toutefois, de ces deux indicateurs, celui du chômage apparaît comme le plus pertinent à la caractérisation du profil sociolinguistique de chaque parti parce qu’il est lié à l’indicateur 9 du métier.
 
Une analyse
       Ceci étant convenu, les chiffres obtenus pour les deux indicateurs proprement linguistiques laissent à penser que le parti QS recrute bien davantage que le PQ dans l’électorat anglophone et surtout allophone. Ce succès le fait étrangement ressembler au Parti Libéral dont on sait que c’est la clientèle attitrée depuis toujours. Par ailleurs, l’écrasante domination du parti QS sur le PQ en regard des indicateurs sociologiques 3 et 6 corrobore ce qui s’observe des deux premiers puisque, dans la réalité démographique, ces deux indicateurs sont aussi liés au sein de la population dite allophone. Pourtant, ces deux partis n’obtiennent qu’un faible succès auprès des familles nombreuses, comme en fait foi l’indicateur 10, présumément associé à ce segment de la population.
       Le profil sociolinguistique de l’électorat QS ressemble en tout point jusqu’ici à la clientèle captive du Parti Libéral en tant que parti ouvertement fédéraliste. En revanche, il n’y a rien d’étonnant à ce que le PQ fasse piètre figure dans ce segment de l’électorat québécois si l’on invoque la raison classique de la faible appétence des non-francophones pour l’indépendance du Québec. Mais alors, comment expliquer la bonne performance du parti QS dans un électorat massivement acquis au fédéralisme ? L’indépendance du Québec y ferait-elle moins peur, ou y serait-elle subitement devenue une cause plus digne de considération ? On peut en douter...
       La prise en compte des indicateurs du chômage et du métier jumelés permet de préciser un peu mieux l’origine de ce paradoxe. À cet égard, la presque totalité des circonscriptions gagnées par QS (8 sur 10) sont celles où le chômage est important, à l’instar du PQ (10 sur 10), mais aussi et davantage, celles où le “nombre de personnes de la population active qui pratiquent un métier” est nettement moins élevé que le nombre obtenu par le PQ dans 7 circonscriptions sur 10. Une seule circonscription sur les dix remportées par le parti QS se caractérise par un électorat exerçant un métier dans une proportion supérieure à la moyenne. En l’absence d’indicateurs sur l’âge des électeurs, cette différence permet néanmoins de cibler un électorat précis, celui de la population étudiante. Privée en octobre du revenu de son travail estival, mais pas encore suffisamment qualifiée pour exercer un métier, de même que peu engagée par les responsabilités d’une famille nombreuse, la population étudiante des circonscriptions gagnées par QS en 2018 appartient donc à un électorat traditionnellement anti-indépendantiste.
 
Conclusion
       Quelle conclusion peut-on tirer d’une ambiguïté électorale aussi manifeste ?  Les gains du parti QS au sein de l’électorat fédéraliste s’avèrent d’autant plus significatifs que le Parti Libéral n’a pas su faire « sortir son vote », semble-t-il, à raison d’une perte de quelque 800 000 électeurs qui ne sont pas allés voter. Avec le recul du temps, il semble que la jeunesse solidaire de 2018 soit la même que celle du mouvement des « carrés rouges » de 2012. Or ce dernier, outre de s’être opposé violemment au gouvernement libéral de Jean Charest, n’était pas animé par une volonté indépendantiste mais par une volonté anticapitaliste et séditieuse. Le progrès spectaculaire du parti QS aux dernières élections ne signifie en rien le progrès de la cause indépendantiste dans un électorat réfractaire à cette cause. L’ambiguïté politique de la jeunesse solidaire ne fait que perpétuer celle que le Parti Québécois a toujours entretenue. Il s’ensuit que les professions de foi des dirigeants du parti QS en faveur de l’indépendance nationale font figure de miroir aux alouettes, à moins qu’elles servent à dissimuler un « agenda caché » destiné à libérer le peuple de tous ses travers capitalistes.