Ce récit est une brève nouvelle que j'ai écrite, etdont l'action se passe au début de la Deuxième guerre mondiale. Il s'agit d'une fiction basée sur des faits réels, et les personnages sont inspirés de personnes ayant vraiment existé. 30 pages avec 3 illustrations. Captivant !

La fureur et les larmes

Une courte nouvelle de ©Philippe Barbaud
Le train de la frayeur
         L’affolement est total sur les quais 5 et 7 de la gare d’Orléans (aujourd’hui la gare d’Austerlitz à Paris) en ce 3 juin 1940. Dans la frénésie qui agite des milliers de femmes et d’enfants, mais aussi de vieillards de tous âges, tout un chacun se rue à la recherche de son wagon. La frayeur et l’angoisse se lisent sur tous les visages, alimentées par le hurlement des sirènes, les haut-parleurs et les coups de sifflets. Bousculée mais résolue, Catherine Martinet joue de sa valise pour se frayer un chemin, et de son bras tâche d’éviter les coups en protégeant son bébé d’à peine 2 mois contre sa poitrine.
         Il n’y a ni hommes ni jeunes hommes dans cette étrange cohue. Ils sont tous dans les zones de combat depuis déjà le mois de septembre précédent, et les nouvelles ne sont guère encourageantes depuis ces dernières semaines. Au cours du mois de mai, les Allemands ont enfoncé les lignes des Alliés au nord, au Pays-Bas et en Belgique et à l’est, et le blitzgrieg leur a permis le 12 mai d’effectuer la “percée de Sedan” à travers le massif des Ardennes. Ils veulent s’emparer de Paris. Voilà pourquoi les Parisiens sont aux abois. Ces jours-ci, les journaux rapportent que les armées britanniques et françaises encerclées à Dunkerque ont été forcées d’évacuer en catastrophe par la mer sur les plages encombrées par un immense matériel de guerre. Mais à l’encontre de toutes les prévisions, l’opération Dynamo a réussi. L’ennemi a quand même capturé des laissés pour compte, plus de 35 000 soldats, belges, français et africains.
         Enfin parvenue dans son compartiment, Catherine M. se laisse choir sur la banquette, essoufflée mais rassurée de voir son petit dormir comme si de rien n’était. Le train aurait dû partir depuis 10 minutes, à 13h20, mais il n’a pu faire mieux que prendre du retard à cause de toute cette hystérie. Ayant repris son calme, mais toujours follement inquiète à cause des sirènes qui n’en finissent pas d’alerter la population parisienne, elle se prend d’abord à penser à son beau-frère. Aux dernières nouvelles, son bataillon d’infanterie se trouvait justement quelque part du côté de Dunkerque. Où se trouve-t-il maintenant ? Prisonnier ? Vivant ou...? 
         Puis l’image de son mari, Octave Lemmonier, surgit dans la confusion de ses pensées. Depuis le début de mai dernier, plus aucune nouvelle de lui. Elle se rappelle le 3 mai, date de son 26e anniversaire à lui ; elle avait pleuré toute la journée. Comble de tristesse, elle avait dû accoucher en son absence, le 5 avril précédent. Maintenant, son inquiétude aggrave l’expression de son visage. Elle avait appris par les journaux que son bataillon de chars légers faisait mouvement sur le front des Ardennes  vers Vouziers, entre Sedan et Verdun, en bordure de l’Aisne. Les Ardennes ! Qui pouvait ignorer ce qui s’était passé durant la Grande Guerre ?
         Octave avait reçu au camp de Satory, près de Versailles, une formation de conducteur de char sur des  Renault FT de 6 tonnes datant de la guerre 14-18. Il avait obtenu son brevet de maître-mécanicien. Durant les mois qui ont suivi sa mobilisation le 2 septembre 1939, durant la “drôle de guerre” qui a suivi l’invasion de la Pologne, il avait dû apprendre en quelques semaines, au cantonnement de Haudainville, au sud de Verdun,  à conduire les nouveaux FCM 36 de la 3e compagnie du 7e bataillon de chars légers. Catherine M. recevrait-elle bientôt des nouvelles de lui ?  Elle était dans la totale ignorance de ce qui s’était passé à Sedan et à Verdun ces derniers jours.
         Une secousse du wagon la tira de ses tristes pensées. A peine perceptible, le mouvement du train lui indiquait que la rame du quai 7 de l’autre côté de la voie, restait immobile. C’est alors qu’elle entendit de sourdes détonations à travers le hurlement des sirènes. Elles semblaient se rapprocher quand soudain le vacarme d’un avion en rase-motte, suivi immédiatement de plusieurs autres, fit trembler la vitre à côté d’elle. Elle réalisa avec stupeur que c’était des Heinkels et des Stukas allemands. Le train prenait déjà de la vitesse qu’un autre escadron de bombardiers fit entendre le vacarme de ses moteurs. Elle vit alors le dernier lâcher deux bombes sur le quai 7. Deux wagons se soulevèrent comme un V inversé dans un éclair de feu et de lumière, puis un bruit assourdissant. Catherine ressentit l’onde de choc dans tout son corps, ce qui réveilla le bébé qui se mit aussitôt à crier. Mais le train roulait maintenant à bonne allure. Le quai avait disparu et de petites maisons bordaient la voie ferrée. « Merci, Seigneur Jésus ! », se dit-elle, car elle était profondément catholique. A peine remise de son effroi, elle déboutonna sa chemise pour allaiter son petit. Ce n’est que plusieurs jours plus tard que la jeune femme apprit que Paris avait été bombardé le 3 juin 1940. Elle ne sut jamais ce qu’il était advenu du train d’à côté. En revanche, elle apprit plusieurs jours plus tard que le sien fut le dernier à quitter Paris vers le sud de la France. Mais son voyage va s’avérer plutôt périlleux.
 
Le front de la terreur
         Le commandant Giordani réunit les équipages de la 3e compagnie au cours de l’après-midi du 9 mai pour leur communiquer les dernières instructions du haut commandement reçues à midi. En tout, 45 chars de 12 tonnes répartis en sections de 3 unités de combat dotées chacune de 13 FCM 36. Chaque engin embarque seulement deux hommes : le pilote et le commandant debout plus haut dans sa tourelle, au viseur, au canon et à la mitrailleuse. Il n’y a pas de radio à bord et la voix ne porte pas à l’intérieur du blindé, où règne le bruit d’enfer du moteur et des chenilles. C’est avec ses genoux que son commandant indique à Lemmonier la direction à prendre en appuyant sur l’une ou l’autre de ses omoplates. La 1re compagnie a les mêmes effectifs mais ils iront plus à l’est.
         Le lendemain, la 3e compagnie se met en colonne de marche vers la région boisée de l’Argonne, autre haut-lieu de la guerre 14-18. Il faut empêcher les Allemands de franchir la Meuse à Sedan. Les équipages ignorent que c’est déjà fait en Belgique. Ils doivent se positionner près des ponts et des villages situés le long de la rive est. Durant la journée, une escadrille allemande a mitraillé le peloton de tête. Le 12 mai à 5 heures de l’après-midi, la boucle assignée à la compagnie est complétée malgré quelques bombes lâchées près du bivouac. Il paraît qu’il y a un blessé parmi les camarades. Puis dans la nuit du 13 au 14, la compagnie à laquelle appartient Lemmonier reçoit l’ordre de remonter sur Sedan, à 20 kilomètres de là, par la route Vouziers-Sedan. Mais stupéfaction ! La route est envahie par une longue file de gens avec leur charrette, leur bétail et leurs biens. Il y a même des dizaines de soldats à l’air hagard au milieu de pièces d’artillerie et de véhicules militaires qui refluent du front de la Belgique en débandade. Dans l’obscurité, cette migration sans nulle voix humaines a quelque chose de fantasmagorique. C’est à ce moment-là que Lemmonier apprend que les Allemands ont déjà franchi la Meuse plus au nord depuis la veille. Le capitaine Mignotte prend donc la décision de poursuivre en mouvement nocturne à travers champ. Toute la nuit, Lemmonier pilote son char en jouant sur les pédales et le manche en se fiant à la silhouette du char précédent. Il est tendu et serre les dents à chaque secousse de son engin. La fatigue commence à se faire sentir.
         Il est 5h du matin quand la compagnie se positionne au Bois du Mont Dieu après huit heures d’un pénible cheminement. Mignotte part en reconnaissance en moto et revient une demi-heure plus tard sans avoir vu un seul ennemi. Les tanks ont refait le plein de diesel malgré la difficulté de l’opération manuelle de pompage et les vagues de stukas. Les 13 chars en colonne reprennent la route de Sedan vers Chémery où, à 4h du matin, ils doivent fournir un appui à un bataillon d’infanterie, conformément à une stratégie militaire datant, hélas, de la Première guerre mondiale et qu’on appelle “le syndrome Vauban”. Soudain, le char de tête s’immobilise : devant lui à 100 mètres, un énorme Panzer de 32 tonnes barre la route, de quoi donner la chair de poule au plus aguerri des soldats.
         Au même instant, bien dissimulée dans un fourré, une batterie anti-char ennemie fait feu sur le deuxième tank. La chenille droite vole en éclat. Le commandant de tête manoeuvre alors à vue et au fanion pour indiquer aux chars suivants de se déployer de chaque côté. Lemmonier vire à droite. C’est son vrai baptême du feu. Son coeur bat la chamade. Il aperçoit le char du sous-lieutenant Lacroix, qui est en feu, et ceux des sergents Corbeil et Le Tallec faire un feu nourri sur le Panzer, puis à sa gauche, il voit la section Levitte s’embourber dans une tourbière.  Ce n’est plus un char allemand qu’ils affrontent mais quatre. Et bientôt, ils feront face à la meute des Panzers du général allemand Guderian.
         On les voit aux jumelles se déployer plus avant dans la vallée du cours d’eau de la Bar au nord de Chémery. Le combat devient inégal. Les canons français de 37mm ne font pas le poids devant la puissance de feu des Fritz, malgré leur meilleur pouvoir de perforation sur le blindage plutôt mince des Panzers Kw I, II et III. Lemmonier manoeuvre avec rage car il voit le char de ses compagnons d’armes se faire mettre hors-combat un par un : celui du mécanicien Lintanff, du sous-lieutenant Lacroix, du sergent Boitard et d’autres. Et puis soudain, une épouvantable détonation soulève son char qui retombe lourdement sur sa chenille droite. Le choc est terrifiant. Son tank vacille et lui bascule contre le métal. Il ressent comme un coup de massue qui lui traverse la poitrine. Puis c’est le noir, le black-out.

Un char français FCM 36 hors de combat à Chémery. Peut-être celui d’Octave Lemmonier ?
 
Tribulations d’une réfugiée
        Le train a roulé inégalement depuis Paris pendant trois heures. Nombreux furent les arrêts en pleine campagne, les ralentissements aux aiguillages et les secousses des wagons qu’on attache. Catherine M. ne s’est pas levée depuis le funeste départ. Heureusement, son bébé n’est pas agité. Mais il faut lui changer de couche. C’est seulement à cet instant qu’elle prendre conscience des autres passagers de son compartiment. À côté d’elle un vieux monsieur qui sent le tabac. En face d’elle, une femme potelée qui n’a pas l’air aussi parisienne que les deux pimbêches près du couloir qui n’arrêtent pas de jacasser en sourdine. Tout en s’excusant, elle lange le petit sur la banquette et remonte la valise dans le filet. Puis elle s’avise de rechercher les w.c. Tout en serrant l’enfant contre sa poitrine, elle arpente le couloir surpeuplé de gens debout et par chance, tombe sur la porte du “petit coin” qui est libre. Une puanteur extrême de latrine la suffoque littéralement. La propreté est à faire dégueuler, elle qui a été élevée dans la haute bourgeoisie de la rue de Passy, dans le XVIe, ma chère ! Par le trou du bol elle peut voir les traverses du ballast qui défilent. Au retour elle croise un contrôleur avec son képi sur le chef.
— Pardon, monsieur, où sommes-nous en ce moment ?
— On arrive à Orléans, ma p’tite dame, mais on peut pas continuer plus loin. Le pont est bloqué, à ce qui paraît...
— Mais qu’est-ce que je vais faire, alors ? Je dois me rendre à Pau. J’ai mon billet.
— J’pourrais pas vous dire, ma p’tite dame. Paraît qui vont dérouter notre train vers Sancerre pour traverser la Loire et revenir sur Bourges
— Sancerre ?! , s’exclame-t-elle la voix étranglée. Mais après ?
— On sait pas, ma p’tite dame.
         Pour le coup, son angoisse est tout autre que celle de ses précédentes pensées. Sancerre, c’est vers l’est, mais Pau, c’est vers l’ouest. Où va-t-elle se retrouver ? Combien de temps va-t-elle devoir rester dans ce train ? Jusqu’où va-t-il aller ? Comment le petit va-t-il supporter ça ? Et là-bas, à Pau, ils m’attendent pour demain matin. Qu’est-ce que je vais faire pour les rejoindre si le train stoppe en cours de route ?
         Mais voilà que le train redémarre dans un bruit de rails qui grincent affreusement. Elle voit maintenant la Loire à sa droite qui défile en sens inverse. Puis c’est un pont sur lequel le train s’est engagé à pas de tortue. L’heure passe à la même allure. Il est maintenant presque 8h du soir et il fait encore jour. C’est une belle soirée. Une voix dans le couloir annonce l’arrivée à Bourges, mais il y aura une correspondance imprévue à Périgueux pour les passagers à destination de Pau. Quelle pagaille, soupire-t-elle !
         L’entrée en gare de Périgueux se fait au petit matin. Tout le monde descend en même temps dans un désordre indescriptible. Chacun cherche son quai de correspondance, qui pour Bordeaux, qui pour Lyon, en traversant les voies aux passages de traverses cloutées. Catherine se débrouille tant bien que mal en demandant le train pour Pau. Le haut-parleur grésille et on annonce que le train pour Pau, ce sera la direction Toulouse, avec correspondance pour Tarbes, qui sera le terminus. La poisse, alors ! Enfin, Tarbes n’est qu’à quelque 40km de Pau, se dit-elle pour se réconforter.
         Réinstallée dans son nouveau compartiment, elle décompresse en cajolant son bébé qui manifeste sa bonne humeur. Elle a eu le temps de se prendre le dernier sandwich au saucisson qu’elle avait eu la précaution d’emporter dans sa valise. Après plusieurs heures d’une harassante immobilité, le train a quitté Périgueux depuis quelque temps déjà et la torpeur l’envahit, de même que son petit, bercé par la cadence régulière des boggies. Un brusque ralentissement la réveille. Il entre en gare de Toulouse en fin d’après-midi, avec des heures de retard. Par une chance inouïe, le contrôleur annonce dans le couloir que c’est le même train qui poursuit sa route jusqu’à son terminus de Tarbes. Soulagée, Catherine se rassoit. Et ses tristes pensées de la reprendre malgré les incertitudes de son avenir matériel. Octave, son cher mari, qu’est-il devenu ? À quand, les prochaines nouvelles ? Rien qu’à y penser, sa gorge s’étreint de désespoir. Mon bébé, il est peut-être déjà orphelin de son père... Il ne le connaîtra peut-être jamais...
         Le reste du voyage se poursuit sans encombre dans la soirée. Il y a beaucoup moins de monde et son compartiment est à moitié vide. Elle prend ses aises en calant le bébé sur le siège d’à côté. Elle le change et lui donne le sein avec moins de pudeur qu’auparavant. Les autres passagers sont assoupis. Dehors, une nuit noire et du crachin venu des Pyrénées. Enfin, c’est l’arrivée en gare de Tarbes. Il est 11 heures du soir en ce 4 juin 1940. Comment vais-je me débrouiller, se questionne-t-elle ? Elle suit la foule qui est accueillie sous la lumière blafarde de la verrière par plusieurs personnes avec un bandeau de la Croix-rouge fiché sur le bras. L’une d’entre elles l’interpelle :
— Madame, madame, par ici, par ici !
Catherine obtempère.
— C’est votre enfant ? Comment vous vous appelez ?
Elle répond poliment, sans plus, tellement la fatigue de son périple lui tombe dans les jambes. L’impression de vide et l’abandon de toute volonté semble s’emparer d’elle. La femme écrit son nom sur un calepin, puis elle prend la valise et par le bras, la dirige rapidement vers le hall de la gare. Elle lui explique en marchant :
— Madame Lemmonier-Martinet, vous arrivez de Paris avec votre enfant et vous êtes prioritaire pour l’accueil aux réfugiés. La ville a déjà tout prévu pour vous loger. Venez avec moi.
         Elles se dirigent vers un kiosque installé près des guichets à l’intérieur de la gare où règne la confusion d’une foule désorientée. Autour d’une table à la nappe immaculé s’affaire un groupe de bonnes soeurs habillées de l’uniforme impeccable d’une congrégation que Catherine ne connaît pas. On la fait asseoir. Elle peut observer le hall qui fourmille de passagers, de préposées, d’infirmières et même de gendarmes. Un brouhaha sans nom règne dans les lieux, amplifié par l’écho de l’immense plafond. Puis tout d’un coup, il s’atténue. Un bourdonnement de micro se fait entendre suivi d’un son strident. Et elle entend :
— Mesdames, messieurs, le maire de Tarbes, monsieur Maurice Trélut.
         A sa droite elle aperçoit un homme qui monte sur une estrade, une écharpe tricolore en travers de sa poitrine. De son accent bigourdan il prononce un discours de bienvenue aux “réfugiés” qui ont fui le nord de la France et l’envahisseur, et il dit aussi  qu’il va leur apporter tout le soutien de la ville de Tarbes. Tout le monde ignore qu’ils seront dix millions de Français à venir s’installer au sud de la Loire. Mais quelle ne fut pas la surprise de Catherine Martinet d’entendre son nom, madame Catherine-Martinet-épouse-Lemmonier, dans les haut-parleurs alors que le maire la présente comme la première réfugiée de l’exode à être officiellement accueillie dans la ville de Tarbes, elle et son enfant, “ lui qui représente la France de demain dans la défense de la patrie qui verra triompher la liberté, l’égalité et la fraternité.” Et le maire de se tourner vers elle. Avec un grand sourire, une soeur la fait se lever car tout le monde la regarde. Plutôt gênée et confuse, elle hoche la tête en guise de remerciements. “S’ils pensent que mon bébé, ce sera de la chair à canon pour la patrie, eh bien, ils se trompent...” , se prit-elle à ruminer. Au même instant, la soeur lui dit qu’elle sera logée dans une chambre du couvent et qu’on lui fournira des tickets de rationnement pour elle et son bébé. Trop hébétée pour faire des politesses, elle se laisse guider en pleine nuit jusqu’à une voiture qui l’emmène au couvent de Tarbes, aux bons soins des Soeurs carmélites.

Le couvent des carmélites de Tarbes

 Un soldat sur la touche
         Lorsqu’il ouvre les yeux, Lemmonier ne voit que du blanc. Il perçoit aussi des sons de voix, mais comme dégradés sur une basse fréquence. Où se trouve-t-il ? Et cette affreuse idée qu’il puisse être blessé... Il plie et replie les doigts de ses mains. Il bouge ses orteils, tourne sa tête à gauche et à droite. Puis il entend une voix de femme, comme en sourdine :
— Monsieur Lemmonier, vous m’entendez ?
Machinalement, il répond oui.
— A la bonne heure !  Vous nous en avez fait, une frousse !  Bougez pas, je vais chercher le docteur.
         Lemmonier se tourne du côté d’où lui venait la voix puis réalise qu’il est dans un hôpital français. Un immense soulagement l’envahit. Au moins je ne suis pas prisonnier dans un hôpital allemand, se dit-il. Il s’étonne de n’avoir mal nulle part dans son corps. Puis il voit venir une infirmière accompagnée d’un homme en sarrau  blanc. Et le docteur de s’enquérir d’une voix joviale :
— Alors, Lemmonier, on fait la grasse matinée ce matin ? Comment vous sentez-vous, mon gars ?
— Je sais pas... Qu’est-ce qu’il m’est arrivé ?
— Rassurez-vous, Lemmonier, vous êtes en pleine forme. Vous avez eu une grosse commotion. Votre ouïe sera complètement rétablie dans 24 heures. Je vous ai mis sous sédatif pour que vous puissiez récupérer. Vous avez dormi 12 heures d’affilée. Vous l’aviez bien mérité. Je vais vous donner votre congé pour que vous puissiez rejoindre votre garnison. L’infirmière va vous ramener vos affaires. Allez, Lemmonier, vous vous en êtes bien tiré. Je vous souhaite bon courage et bonne chance.
         Comme de fait, l’infirmière revient quelques instants plus tard, mais accompagnée  d’un soldat au grade de caporal.
— Soldat Lemmonier, j’ai ordre de vous raccompagner au cantonnement. Il va falloir me suivre.
         Ayant revêtu son uniforme de soldat de première classe fraîchement lavé et repassé, Lemmonier se sent plutôt bien lorsqu’il circule dans les corridors aux carreaux noirs et blancs. Accompagné du caporal, ils franchissent une grande porte vitrée qui débouche sur une cour intérieure. Plusieurs véhicules y sont stationnés : ambulances, camions militaires, Citroëns noires. Mais c’est vers un side-car que le caporal se dirige. Et de lui dire : « Installez-vous, Lemmonier ».
         Notre homme s’installe dans la nacelle pendant que l’autre s’échine sur la pédale de sa moto pour la faire démarrer.  Ils passent le porche devant des guérites et suivent un boulevard qui traverse une ville, il ne sait pas laquelle. « On est où ? », lui crie-t-il. « À Châlons », lui répond le caporal. Aux abords de la ville notre équipage s’engage sur une petite route que Lemmonier note comme étant la D3. Quelque temps après, le caporal vire à gauche sur la D66 en rase campagne. Bientôt, Lemmonier aperçoit un village. Le panneau de signalisation indique Wargemoulin. Son étonnement grandit quand il repère plusieurs chars de combat dans la cour d’une ferme et toute une garnison de soldats dispersée dans un va-et-vient incessant.
         Lorsqu’il franchit le seuil du grand bâtiment peint à la chaux, Lemmonier distingue à travers l’espace enfumé un attroupement de haut-gradés autour d’une table éclairée d’une grosse lampe à contrepoids, et sur laquelle s’entremêlent un tas de cartes géographiques, d’autres cartes probablement toponymiques, un guide Michelin et même un Almanach du Peuple. L’un d’eux se retourne. C’est le capitaine Mignotte :
— Ah, c’est vous Lemmonier ! Heureux de vous revoir dans cet état. Vous l’avez échappé belle, vous savez. Venez avec moi. J’ai du travail pour vous. Vous irez manger tout à l’heure.
         Mignotte l’emmène dehors et se dirige vers des chars stationnés dans la cour intérieure. Chemin faisant, il se met à lui expliquer la situation :
— Vous savez, Lemmonier, la chance a été avec vous. La compagnie d’échelon[1]* qui suivait votre compagnie à Chémery a eu le temps de vous tirer d’affaire, vous et votre commandant, lorsque vous vous êtes fait canarder. Ils vous ont vu sauter juste avant une accalmie des tirs ennemis. Il faut que je vous apprenne aussi que les dégâts sont énormes.  Ce que vous voyez là, c’est tout ce qui nous reste des trois compagnies. Vous, c’est bien la 3e, n’est-ce pas ?  Il y a 14 de vos hommes sur 26 qu’on a perdus. Seulement 3 chars sont rentrés dans nos lignes sur les 13 qu’on avait engagés. Même bilan pour la 2e compagnie. La 1re compagnie aussi a été salement amochée: seulement 4 chars sont revenus. Quel désastre ! Reste plus grand-chose du 7e bataillon... Ni des autres, d’ailleurs ! Mais quand même... On les a bien emmerdés, les Fritz, à Chémery, à Bulson et à Stonne aussi, au Mont Dieu. Mais ils étaient trop nombreux et notre infanterie n’a pas suivi. On les a bien stoppés, les Schleus, parce qu’ils sont toujours bloqués entre Stonne et Beaumont, de l’autre côté de l’Aisne. Mais on pourra pas tenir longtemps ;  ils sont en train de nous contourner à l’ouest, mais surtout à l’est, du côté de la ligne Maginot. Quel salaud, ce Guderian !  S’il fait mouvement vers l’ouest, on est cuits, on va être encerclés...
— Mais, dites-moi, capitaine Mignotte, où est-ce qu’on se trouve ici ?
— On vous l’a pas dit ? On est en cantonnement d’échelon à Wargemoulin. C’est là que le haut commandement du 503e régiment du général Bourguignon nous a donné l’ordre de nous replier après l’engagement de Chémery. On est à 80km au sud de Sedan et les Boches se regroupent à Voncq. Ici, au moins, on est tranquille pour un petit bout de temps.
         Tout en déambulant autour des chars, Lemmonier constate les avaries : blindage criblés d’éclats, canons et mitrailleuses enrayés, chenilles déjointées, ouvertures faussées, tourelles bloquées... Ce n’est pas reluisant.
— Bon, assez pleuré !  Lemmonier, faut que je vous dise quelque chose... A partir de demain, vous serez affecté à la nouvelle compagnie d’échelon du 7e bataillon. Vous êtes bon mécanicien. Vous serez plus utile aux ateliers que sur le front. De toute façon, je n’ai pas de char à vous confier. Il faut retaper ceux-là pour la contre-offensive qui se prépare. Ça vous va ?
— Entendu, mon capitaine !
— Parfait. La cantine, c’est par là-bas.
         Dire que Lemmonier était contrarié, voire déçu, serait une grossière méprise. Notre homme était devenu soldat non par vocation, ni même par conviction, mais par obligation, comme beaucoup d’autres fils de poilus. Il aimait la mécanique. Le moteur Berliet-Ricardo de 8 400cm3 des FCM 36 n’avait plus de secret pour lui après plus de cinq ans de service militaire. Alors, ne pas repartir au front faisait plutôt son affaire.
 
Chez les carmélites
         Assise sur le lit dans sa cellule de carmélite, Catherine Martinet est comme prise de vertige par tant de silence matinal. Tout ce blanc qui l’entoure, celui de sa jaquette de none, celui des murs, des draps impeccablement tirés, de l’abat-jour et du grand tablier suspendu dans un meuble au bois astiqué, la paralyse jusque dans ses pensées. Son bébé couché à ses côtés dort les bras étendus, assouvi d’avoir été langé et nourri au sein. De longues minutes durant, Catherine tâche de reprendre ses esprits. Les soeurs furent d’une gentillesse extrême. Elles vont lui rapporter bientôt ses vêtements de voyage, lavés et repassés. Toute rassurée qu’elle soit par cet instant de grâce, l’inquiétude l’assaille à nouveau car les nouvelles dont on lui a fait part la ramènent à la question qui la hante depuis le début de mai : Qu’est devenu son mari ? De terribles rumeurs circulent. La ville de Dunkerque est finalement tombée. La ville de Sedan est aux mains des Allemands. Ils ont pris Amiens et foncent vers Rouen à l’ouest et Dijon à l’est. La Belgique et les Pays-Bas ont capitulé. On dit même que les armées françaises sont partout en déroute. C’est à peine croyable que la plus puissante armée de l’Occident en soit rendue à retraiter sur tous les fronts en si peu de temps !  Il faut absolument que j’aie des nouvelles de lui, se répète-t-elle les mains crispées de nervosité.
         Son bébé dans les bras, elle s’enquiert auprès d’une novice si elle peut voir Mère supérieure. Ce sera plutôt la soeur économe qu’elle pourra voir. Pour la rejoindre, il faut qu’elle traverse la cour intérieure du couvent. L’espace est monumental car les quatre façades presque jumelles qui l’enserrent sont d’une hauteur impressionnante. Au rez-de-chaussée se succèdent de grandes fenêtres voûtées de style roman avec un énorme portail, voûté lui aussi, qui donne accès à la chapelle. Deux étages dominent cet espace de silence, rythmés par de grandes fenêtres rectangulaires. Ordre et symétrie inspirent le dénuement
et l’humilité.
         Devant la porte en chêne massif de l’économat, Catherine se sent intimidée. Une  voix lui dit d’entrer. Devant elle, au fond d’une grande pièce à demi ombragée, la soeur économe classe des papiers officiels.
— Pardon ma soeur, arrive-t-elle à prononcer, je suis Catherine Martinet. Je suis de Paris...
— Je sais, mon enfant, on m’a dit. Notre Seigneur vous a envoyée chez nous avec votre enfant. Grande est sa miséricorde. Que puis-je faire pour vous ?
— Ma soeur, je suis morte d’inquiétude car je n’ai aucune nouvelle de mon mari parti au front. Pouvez-vous me dire comment je pourrais en avoir ? J’ai tellement peur qu’il n’ait plus de père, mon pauvre petit, articula-t-elle dans un souffle de voix, la tête penchée sur le bébé. Et comme si elle avait peur d’oublier, elle ajoute : « Je suis attendue à Pau par des amis de ma mère. Il faudrait que je puisse les rejoindre... »
— Je compatis de tout mon coeur avec vous, mon enfant, car nous vivons des temps de grande souffrance. Pour le moment je ne peux rien faire,  nous n’avons pas le téléphone. Vous pourriez aller à la Poste près de la gare et faire la queue. Mais je connais le chef de brigade de la gendarmerie. C’est un parent à moi. Si vous me donnez les renseignements sur l’affectation militaire de votre mari, il peut essayer d’aller aux nouvelles.
— Comme vous me redonnez espoir, ma soeur ! La dernière fois qu’on s’est parlé au téléphone, c’était fin  avril. Son régiment était stationné à Haudainville, près de Verdun. Il fait partie de la 3e compagnie du 7e bataillon de chars légers de Versailles. Il s’appelle Octave Lemmonier. Tenez, voici mon livret de famille avec la date de notre mariage et de son jour de naissance.
         Ce faisant elle tend le précieux document à la soeur économe qui termine de griffonner ses renseignements. Puis tout en la raccompagnant vers la porte, celle-ci lui dit de ne pas s’inquiéter sans raison, qu’elle ne lui promet rien mais qu’elle fera tout en son pouvoir pour la rassurer sur le sort de monsieur Lemmonier, mais en attendant, qu’elle prenne bien soin du bébé et qu’elle se repose après une si dure épreuve.
         Durant les jours suivants, Catherine s’est morfondue dans de sombres pensées, se gardant bien d’insister pour avoir des nouvelles et affichant une tranquillité d’apparence en accomplissant plusieurs activités, notamment assister à quelques offices religieux. Elle s’estime privilégiée d’avoir ainsi été prise en charge. Puis, le 10 juin suivant — elle s’en souviendra toute sa vie — une novice vient la prévenir qu’il faut qu’elle aille au parloir et qu’elle va rester près du bébé durant son absence. D’un pas rapide et les mains fébriles, Catherine se dirige vers le parloir. Soeur économe est là avec un gendarme.
— Madame Martinet, je vous présente mon cousin. Il a des nouvelles pour vous.
Son coeur se fige. Elle est comme pétrifiée. Le scénario du pire lui noue la gorge...
— Rassurez-vous, lui dit le gendarme avec douceur. J’ai pu rejoindre le bataillon de votre mari directement par télégramme. Vous savez, la gendarmerie a accès aux communications de l’armée. La seule information que j’ai pu obtenir, c’est que votre mari n’est pas sur leur liste des pertes. Il n’est pas non plus sur la liste des blessés. C’est tout... mais c’est encourageant pour vous, n’est-ce pas ? Ah oui... Ils sont stationnés aux environs de Chémery, près de Sedan. Voilà. C’est tout ce que j’ai pu obtenir.
         Catherine bafouille quelques remerciements, ne sachant trop quoi dire ni trop quoi penser. Elle a besoin d’être seule pour faire le point. Tout en s’excusant, elle quitte le parloir et regagne sa chambre de carmélite. Se sent-elle réconfortée ? Elle ne saurait le dire. La menace du pire amoindrit sa délivrance de le savoir vivant car le jour même, dans l’après-midi, la rumeur circule que les Français ont lancé une contre-offensive sur Sedan. Son cher Octave ne va-t-il pas se retrouver au milieu de la tourmente ?
 
L’équipée des rescapés
         Durant toute la période qui a suivi l’engagement meurtrier du 15 mai, Lemmonier a dû travailler jour et nuit dans le camboui à démonter, réparer, remonter des FCM 36 en piteux état. À peine quelques heures par nuit pour récupérer, parfois entrecoupées d’alertes aux bombardements. Le jour, ce sont des escadrilles allemandes qui survolent les environs en lâchant des bombes, mais la plupart du temps, c’est plus au nord que ça canarde. À vrai dire, le cantonnement est assez bien dissimulé dans la campagne et plusieurs hangars agricoles dissimulent les chars à la vue des pilotes de stukas et de heinkels. Et voilà que le 7 juin, ordre est envoyé au bataillon de rallier la 3e division de cuirassés. En tout 16 chars en état de marche et de combat prennent la route en pleine nuit.
         Lemmonier, lui, reste à l’atelier de Wargemoulin avec sa compagnie d’échelon. Le 9 juin suivant, il apprend que son bataillon se dirige sur Vouziers en appui à la 36e division d’infanterie. Le lendemain, une estafette leur apprend que leurs camarades se sont fait sérieusement tabassés au village de Vrizy lors d’une opération sur Voncq. Durant ces deux jours, les mécaniciens de Wargemoulin n’ont cessé d’entendre un flot ininterrompu de lourdes détonations provenant autant du nord-est que du nord-ouest. La nuit suivante, ils ont pu observer la lueur du feu qui a ravagé le village de Vrizy. Le soir du 10 juin, à peine 4 chars en piètre état ont pu regagner le cantonnement. Le lendemain matin, l’ordre de repli est donné au bataillon et aux autres compagnies. Les véhicules sur roues prendront un itinéraire différent de celui des véhicules sur chenilles par des routes secondaires pour échapper aux bombardements de l’aviation allemande et depuis peu, italienne. Les convois s’échelonnent en formant onze rames qui se suivent à quinze minutes d’intervalle. C’est ainsi que vers 5h du soir, toute la garnison établit son campement à Brizeaux plus au sud sans autre incident.
         C’est alors que les événements vont se précipiter. Le haut commandement vient d’ordonner  le repli général de toutes les forces engagées au nord pour les regrouper avec le maximum de matériel vers la commune de Tronville, près de Metz C’est la seule issue possible car les Allemands ont déjà franchi la Marne à Chalons, à l’ouest, et le Q.G. de la IIe armée a abandonné Verdun à l’est pour s’installer à Chaumont. Le 14 juin, les mécaniciens reçoivent l’instruction de manoeuvrer les chars pour les embarquer sur des wagons de plates-formes à Tronville. Le convoi se dirige vers Chaumont mais en cours de route le détachement reçoit l’ordre de contourner l’agglomération car les Allemands ont commencé à la bombarder.  À partir de ce jour, le commandant Giordani doit réagir face aux conditions du terrain, car l’aviation italienne a repéré et bombardé certains cantonnements. Il décide avec ses lieutenants de dérouter le convoi sur Autun afin de gagner la Loire le plus tôt possible. Les chars sont montés sur des camions porte-char. Lemmonier fait le parcours juché sur la tourelle. Mais le cortège s’arrête en cours de route vers 11h du soir pour se reposer pour reprendre sa marche dès 3h du matin jusqu’à Autun.
         Les jours qui vont suivre seront une course contre la montre. Il faut débarquer tous les véhicules et reprendre la marche forcée sur de petites routes dissimulées dans le massif du Morvan. Unités de combat et unités d’échelon prennent des itinéraires séparés pour se regrouper dans différents cantonnements. Malgré cette précaution, les déplacements s’avèrent pénibles car les routes sont encombrées. Le 16 juin, toutes les unités de plusieurs bataillons ont pu traverser la Loire et se regrouper à Souvigny. Lemmonier éprouve une immense fatigue d’avoir conduit et manoeuvré plusieurs chars encore capables de se déplacer. Or les Allemands aussi ont franchi la Loire à Charité-sur-Loire. Il faut encore improviser un itinéraire de marche. Le détachement se met en route à 5 heures du matin pour cantonner à St-Léonard-de-Noblat, à 20km à l’est de Limoges, où il arrive à 11 heures. Puis les jours suivants, ce sont les cantonnements à Coulgens, suivi le lendemain de celui de Frayssinet-en-Gelat où toutes les unités se regroupent le 20 juin.
         Étrangement, l’errance de toutes ces unités disparates marque un temps d’arrêt pendant plusieurs jours. Et pour cause. A la stupeur générale de tous les contingents, ils apprennent que les ville de Lyon et Vichy ont été investies par les Allemands. Mais les hommes ne restent pas longtemps dans l’incertitude. Le 24 juin, au petit matin, ils sont tirés du sommeil par le clairon. Il est 4 heures et l’ordre de marche est se rendre à Marmande. Les convois se mettent en ordre de marche et à 11 heures, le mouvement est terminé. Le 7e bataillon du commandant Mignotte prend son cantonnement à Fargues et les autres unités sont dispersées dans les environs. Mais à 21h30, il a pour instruction de se déplacer immédiatement à Puycasquier, dans le Gers, près de la ville d’Auch, en passant par Nérac et Condom. Ce n’est que le lendemain, le 25 juin, que les troupes apprennent la nouvelle que la reddition de la France s’est faite il y a déjà 4 jours, et que la signature d’un armistice a eu lieu à Compiègne le 21 juin 1940 dernier. Ce coup de tonnerre se répand comme une traînée de poudre au sein des divers contingents. Lemmonier est en plein désarroi, comme tous ses camarades mécaniciens. Que va-t-il se passer maintenant ? Quel sera leur sort ? Devront-ils déposer les armes, se constituer prisonniers ou, au contraire, se porter contre les Italiens qui viennent de lancer 170 000 hommes à travers les Alpes maritimes ? La France est vaincue et les troupes en déroute ont peine à y croire. 
         C’est dans cet état d’esprit qu’au cours de cette journée, Octave Lemmonier est requis de se présenter au commandant Mignotte. Les cadres du régiment ont élu domicile dans une ferme qui fait l’élevage de canards. Il aperçoit son commandant assis sur un banc près du seuil de la porte. D’un ton jovial, celui-ci l’interpelle :
— Alors, Lemmonier, on prend du bon temps ? Venez, j’ai quelque chose pour vous.
         Octave s’approche pendant que son commandant palpe les poches de son uniformes pour en tirer un papier qu’il tend à son mécanicien. C’est un télégramme qui lui est adressé. Il provient de Tarbes. L’encre est pâle et Lemmonier peine à le déchiffrer. Il n’en croit pas ses yeux :
 « Commandement de gendarmerie. Ville de Tarbes. 13h. 25 juin 1940. STOP. Soldat Octave Lemmonier. STOP. Matricule 1942. 3e compagnie. 7e bataillon. IIe Armée. STOP. Catherine Martinet réfugiée à Tarbes. STOP. Couvent des Carmélites. STOP. »
         Sans ajouter un mot tellement il est estomaqué, il salue son commandant et va s’asseoir sur un tank pour s’isoler. Il a grand besoin de réfléchir. Tarbes, ce n’est pas très loin de Puycasquier. Sur la carte routière du char d’assaut, il calcule à peu près une centaine de kilomètres. Il faut absolument qu’il trouve un moyen de s’y rendre, mais comment dans ce bourg perdu du Gers, où ne passent ni le train ni l’autobus ?
         Comment doit-il s’y prendre pour ne pas passer pour un déserteur...? Demander une permission ?  Impossible. Au cantonnement, la situation devient chaotique à mesure que d’autres contingents y font ralliement. Il a charge de plusieurs engins qu’il doit impérativement entretenir et manoeuvrer au moindre ordre de route de sa compagnie. Ainsi commence pour lui une véritable torture du coeur et de l’esprit. Sa femme ne se trouve pas loin, avec un enfant qu’il ne connaît pas ;  il ne sait même pas de quoi il a l’air, ni même si c’est un garçon ou une fille. Il est comme cloué au pilori par son métier de soldat. Il prend son courage à deux mains et retourne voir Mignotte, toujours assis sur  son banc.
— Mon capitaine, puis-je vous dire un mot ?
— Allez, Lemmonier, dites-moi ce qui ne va pas. C’est votre télégramme qui vous met dans cet état ? Vous n’avez pas bonne mine, vous savez...
— Ah bon ?  Peut-être... Je me disais, dit-il en hésitant, que je pourrais faire un saut à Tarbes pour voir ma femme et mon gosse si vous me délivrez une permission d’un jour ou deux...
— Je m’y attendais, Lemmonier, mais c’est hors question. Nous sommes en attente de mouvement et vous avez appris la situation de ces derniers jours. Notre bataillon est en instance de route pour on ne sait où. On attend les ordres, ajoute-t-il en soupirant, comme avec un air lassé.
— Mais Capitaine, je n’ai pas pu lui parler depuis la fin du mois de mars. Peut-être qu’on pourrait au moins lui envoyer un télégramme... pour la rassurer... lui dire où je suis ?
— Pour le télégramme, Lemmonier, ça peut s’arranger. Venez avec moi, on va voir ce qu’on peut faire avec notre radiotélégraphiste.
         Plutôt content de la tournure des événements, notre homme et son capitaine  empruntent la route en bitume et se dirigent vers le village. Pas loin de la place du foirail où se dresse une grande halle sur pilotis de bois, d’apparence moyenâgeuse, ils entrent dans une grande maison en torchis, dont l’étage est formé de grands colombages en X. À l’intérieur, il y a beaucoup de monde qui s’affaire : des gradés, des estafettes, des gendarmes et bien sûr, des soldats. Dans l’une des pièces attenantes à la grande salle du milieu, plusieurs postes de TSF et de radio sont installés sur des grosses tables en bois massif. Mignotte se tourne alors vers Lemmonier et lui demande :
— Vous avez votre télégramme sur vous ?
Sans répondre, le soldat lui tend le précieux papier.
— Que voulez-vous qu’on écrire, à votre femme ?
— Euh...dites-lui que je vais bien, que je me trouve à Puycasquier et que je vais revenir la rejoindre bientôt à Tarbes. Ce sera suffisant comme ça, je crois.
         Le capitaine s’approche alors d’un des postes de TSF où un jeune homme en uniforme d’aspirant torture le clavier d’une machine à écrire. Il lui parle à l’oreille pendant que l’autre frappe les touches à une vitesse incroyable. Puis il allonge le bras et de son index, fait retentir le cliquetis d’une manette.
— Voilà, c’est parti, dit le jeune homme en se retournant vers Mignotte.
— Ça vous va comme ça, Lemmonier ?
— Oui, oui, mon capitaine. Je vous remercie. Ça va la rassurer.
— À la bonne heure !  Bien. J’ai affaire ici, on se retrouve au campement.
         Sur la route du retour, Lemmonier est seul au milieu de la campagne, à peine bruissante d’une légère brise d’été. Il se sent heureux et respire à pleins poumons. Catherine sera surprise et contente elle aussi. Pourvu qu’elle reçoive le télégramme !
 
Le croisement des coeurs
         Depuis quinze jours qu’elle habite chez les soeurs carmélites, Catherine M. s’est habituée à la vie monacale. Elle a lié amitié avec plusieurs autres réfugiées installées au carmel elles aussi . Elle a pu prévenir ses amis de Pau, les Castelbajac, liés à la famille Olibet du côté de sa mère adoptive, les fabricants des fameux biscuits éponymes de l’époque. L’après-midi du 27 juin, une postulante vient la chercher pour l’amener au parloir. À sa grande surprise, elle revoir le brigadier de la gendarmerie qui, dans un grand sourire presque paternel, lui tend un bout de papier.
— Mon Dieu, c’est lui ! C’est lui !  s’exclame-t-elle. Son coeur palpite, ses joues deviennent rouges et brûlantes, ses jambes vont presque se dérober sous elle. Sans qu’il s’y attende, le brigadier reçoit brusquement le bébé contre sa poitrine. Instinctivement il replie les bras alors que Catherine se met couvrir le papier de baisers saccadés dans un délire d’effusions et de bruits de bouche. « Il est vivant ! Il est vivant ! », ne cesse-t-elle de s’exclamer devant le brigadier au sourire bienveillant. Tout en s’excusant et quelque peu confuse, elle reprend son enfant, fait une double bise à son Hermès de brigadier et d’un pas pressé, regagne sa chambre encore tout secouée par cette heureuse nouvelle. Revenue de son émotion, elle relit le télégramme avec plus de calme. Puis elle prend conscience de la distance qui la sépare de Puycasquier. Comment je vais faire pour m’y rendre ?, soupire-t-elle, car dans sa tête s’instille une obsession : le revoir coûte que coûte le plus tôt possible.
         Le même jour, le désir de revoir Catherine ne cesse de tarauder Octave depuis qu’il est revenu à son atelier. Il travaille d’arrache-pied, surtout la nuit, pour faire en sorte que ses chars redeviennent opérationnels. Mais la France n’est plus en guerre contre les Allemands, ni même contre les Italiens puisque le général de la IIe armée, son général à lui, Charles Huntziger, vient de signer un armistice avec l’Italie le 24 juin dernier. Alors à quoi bon se crever à la tâche ?  Il échafaude plusieurs plans pour mettre son projet à exécution. Se faire porter malade, se démolir un doigt avec un instrument, se faire muter dans une autre compagnie et autres scénarios farfelus, voire même décamper en pleine nuit. Je serai bien vite rattrapé à Tarbes, admet-il en silence. Non merci pour le conseil de guerre...
         Alors qu’il travaille à remplacer une bielle de piston sous les lampes du hangar, on sonne le rassemblement des troupes. Il est 9h du soir. Il fait presque nuit. Toutes les unités sont informées des nouvelles instructions de marche. Elles seront toutes rassemblées le lendemain à Montbrun, une commune d’à peine 500 habitants située à une trentaine de kilomètres au sud-est de Puycasquier. L’idée est de rassembler tout le matériel encore utile là où c’est stratégiquement viable pour ce qui reste de la IIe  armée. Montbrun sera le point de chute du commandement du 7e bataillon auquel se joindra la compagnie d’échelon. Sous le commandement du capitaine Mignotte assisté du capitaine Valude, un gradé nouvellement affecté, la 3e compagnie de chars légers sera cantonnée à Encausse, à 5 km de Montbun, la 2e à Vignaux et la 1re à Garac. Octave est vraiment très contrarié. Au lieu de se rapprocher de Tarbes, il s’en éloigne. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que le cantonnement de Montbrun va durer plus d’un mois, jusqu’au 31 juillet très exactement.
         De son côté, Catherine fomente une escapade à Puycasquier pour le lendemain. On lui a prêté une poussette pour son petit, ce qui lui permet de se rendre à la poste en fin d’après-midi. Il y a déjà moins de monde qui fait la queue. Un téléphone devient disponible. Elle glisse ses jetons et compose le numéro des Castelbajac. Par chance, c’est Constance qui répond, l’amie de sa mère adoptive. Catherine lui explique la situation et demande si Constance pourrait la transporter avec sa voiture, une Panhard Dynamic, jusqu’à Puycasquier pour faire la surprise à Octave,  le revoir vivant, lui montrer le bébé et enfin le serrer dans ses bras. Avec beaucoup de bienveillance, Constance accepte de bon coeur. Il ne s’agit, en fin de compte, que d’une balade 130 km en partant de chez elle. Elle passera donc la prendre à 11h le lendemain matin.
         Le 28 juin, au petit matin, la 3e compagnie se met en ordre de marche sur la route de bitume. Un long convoi de fantassins, de véhicules blindés, de camions chargés de barils d’essence, de chars amochés sur la plate-forme de nombreux camions ainsi que des ambulances militaires commence à s’échelonner vers Montbrun. Lemmonier est aux commandes d’un FCM 36 qu’il a remis en état la veille. Ils sont plusieurs à se suivre à la queue-leu-leu dans le tintamarre des chenilles et des tuyaux d’échappement. Ils arriveront à destination en fin de matinée et pourront prendre leur quartier en toute tranquillité. Octave a hâte d’en finir avec cette corvée pour reprendre le fil de ses pensées.
         Il est 14 heures quand la Panhard de Constance et sa passagère se stationne à proximité de la halle. Le village leur semble étrangement vide pour un cantonnement de régiment. Seuls quelques uniformes entrent et sortent de la grande maison aux colombages. D’un commun accord, elles décident d’aller aux renseignements. Elles pénètrent dans la grande salle enfumée où vont et viennent plusieurs soldats. Catherine s’avise qu’un grand gaillard donne des ordres à un peu tout le monde. Sous le regard étonné des soldats, les deux femmes l’accostent. Et Catherine, malgré sa gêne, de prendre son courage à deux mains pour s’enquérir :
— Pardon, monsieur, s’il vous plaît...
         Un peu surpris par cette voix de femme, le gradé la jauge et lui demande :
— Oui madame. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Pouvez-vous me dire où je peux trouver la 3e compagnie du 7e bataillon parce que mon mari...
         Elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase pour s’entendre dire :
— Mais madame, tout le monde est parti depuis ce matin. Les unités ont fait route sur Montbrun. Il n’y a plus personne ici.
         Ces paroles résonnent dans la tête de Catherine comme le bruit des obus tombés sur la gare d’Orléans. Désorientée, elle reste sans voix. Mais Constance d’interpeller le gaillard à son tour :
— Pardon, monsieur, mais croyez-vous qu’on peut les rattraper en voiture ?
         Avec un sourire condescendant, le militaire lui répond :
— Mais vous n’y pensez pas, ma chère !  Vous ne pourriez pas circuler sur cette route. La gendarmerie vous en empêcherait. C’est presque la pagaille sur des kilomètres, vous savez. Et puis, arrivées là-bas, où irez-vous le chercher, votre homme ? On ne sait même pas dans quel bled ils vont se fixer... Désolé, mesdames, mais j’ai du boulot. Si j’ai un conseil à vous donner, il n’y a plus qu’à attendre qu’il vous fasse signe de vie. De toute façon, la guerre est finie !
         Amèrement déçues d’avoir fait chou blanc, les deux femmes retournent à la voiture sans mot dire. Catherine se sent tellement démunie qu’elle se laisse ramener à Tarbes sans même envisager d’autres alternatives.
         La compagnie d’échelon du 7e bataillon de chars légers s’est installée à Montbrun pendant que les autres compagnies ont élu domicile à Encausse. Jour après jour, de nouveaux contingents s’ajoutent au lieu de rassemblement de ce qui reste de la IIe armée. Lemmonier est fort en demande dans les ateliers de fortune qui viennent d’être installés un peu partout dans les environs. Il ronge son frein et se fait de la bile de se sentir aussi impuissant à revoir sa femme si près de lui. Au cours du mois de juillet, tout le matériel remis en état est progressivement convoyé au parc d’arrondissement de la ville d’Auch. La rumeur circule que la démobilisation des hommes a déjà commencé dans d’autres bataillon. Puis dans la soirée du 13 juillet, Lemmonier est requis de se présenter au capitaine Mignotte. Notre homme ne se fait pas prier et, nourri de l’espoir d’une bonne nouvelle le concernant, se hâte de rejoindre son capitaine.
— Salut, Lemmonier, asseyez-vous, j’en ai pour une minute, dit-il derrière une table tout en apposant sa signature sur divers papiers.
         S’adressant de nouveau à son subordonné, Mignotte l’informe des nouvelles instructions :
— Lemmonier, ce sera votre dernière mission. Demain vous partez pour Auch en convoi. Vous vous chargerez du char 30085. Vous serez transporté par camion. En chemin, vous descendrez à Cologne et irez à la gendarmerie. Présentez-leur mon ordre de démobilisation et faites-le valider par qui de droit. Remettez-leur tout votre barda. On vous signera votre livret militaire et vous serez libéré de vos obligations militaires. Une fois que ce sera fait, vous repartirez pour Auch. Tenez, voici un laisser-passer pour prendre le train jusqu’à Tarbes. Vous vous débrouillez pour retrouver votre femme en ville. C’est tout, Lemmonier. Je vous serre la main une dernière fois. Vous avez été un bon soldat. Et maintenant, rompez, une fois pour toute.
         C’est avec une certaine émotion que les deux hommes se serrent la main une dernière fois, après tant de jours et de mois à vivre les mêmes épreuves. Pour Lemmonier, le capitaine Mignotte s’est montré à la hauteur de son grade. Il a surtout apprécié l’empathie qu’il manifestait envers lui et les autres hommes de sa compagnie. Il était loin d’être un emmerdeur et un gradé autoritaire mal avisé. Bref, il s’estimait chanceux d’avoir eu ce gars comme supérieur immédiat.
         Cologne est à quelque 20 km de Montbrun. Des garnisons y sont stationnées. Un bureau militaire y a été installé pour centraliser tous les ordres de démobilisation. Vers 10 heures le lendemain 14 juillet 1940, Lemmonier y récupère son livret militaire dûment estampillé : “Démobilisé et rendu à ses foyers”, signé Lt MC Fauvet. Il remonte dans la cabine de son camion porte-char, à la place du passager. Il est surexcité et a peine à croire à ce qui lui arrive. Parvenu à la gare d’Auch, le départ du train pour Tarbes n’a lieu qu’à 16h30. Il a 3 heures devant lui. Cela lui donne le temps d’aller à la poste. Il va envoyer un télégramme à Catherine pour la prévenir, en espérant qu’elle le recevra à temps.
         Lorsqu’il débarque en gare de Tarbes, Octave se hâte d’aller consulter le plan de la ville. Le Carmel n’est guère éloigné de la gare. Quelque dix minutes de marche en traversant le jardin Massey. Au sortir de la gare, il achète un superbe bouquet de fleurs au kiosque d’une fleuriste, et tout en marchant d’un pas allègre, il imagine sa femme, son enfant, le couvent, bref un tourbillon d’images ne cesse de l’exciter. Le voilà en face de l’impressionnante façade du Carmel à moitié cachée par des platanes. Il se presse et parvenu en face de l’immense portail, il aperçoit plusieurs personnes et soudain, une femme qui s’en détache et qui crie : « Octave ! Octave! ». C’est Catherine qui accourt vers lui avec son bébé qu’elle secoue bien malgré elle. Et lui de s’époumoner : « Cathie ! Cathie ! ». Le couple s’enlace enfin longuement, en pleine rue, le bébé comprimé entre leur poitrine. Alors que ses épaules tressaillent en spasmes d’émotions, elle sanglote sans retenue et lui, la gorge serrée, ressent une puissante sensation de délivrance. Sa vie lui appartient toujours. 
  

Fin

 
[1].Unité de soutien logistique d’un groupe de combat chargée en arrière-garde d’assurer le ravitaillement  et la maintenance du matériel.

Octave Lemmonier, à gauche, sur son char Renault FT 17